le petit monde d'Antigone, un monde de littérature, poésie, art, cinéma et enfance
Imperceptiblement, elle vit ses pieds la conduire jusqu’à une de ces portes qui s’ouvrit puis se referma derrière elle. L’obscurité presque totale l’assaillait de tout part. Elle étouffait… la terreur l’envahit. Ses yeux apercevaient des animaux monstrueux, chimères improbables et effrayantes. Ses jambes en reculant heurtèrent un petit bureau sculpté. Un hurlement se coinça dans sa gorge. Les créatures étaient immobiles … empaillées…bien sûr… La raison se battait pour qu’un semblant de calme s’emparât à nouveau de son esprit. Elle commençait à distinguer les limites de la pièce, petit cabinet exiguë aux murs lambrissés d’une boiserie de chêne à petits panneaux. Elle s’approcha des vitrines contenant les monstres. Avec dégoût, elle vit des rats à tête de crapaud, des hybrides de gros pigeon et de marcassin et d’autres bêtes qui ne ressemblaient à rien qu’elle n’eût déjà vu. Mais où se trouvait-elle donc ? Elle avait le sentiment de n’être qu’un anachronisme en ces lieux. Marianne chercha des yeux l’unique porte, la franchit et désorientée, contempla la nouvelle salle qui se présentait à elle. Pourquoi donc ne voyait-elle plus le hall aux multiples portes ? Et quelle pouvait être la taille de cet appartement… Soudain ses muscles se figèrent, une sensation de froid intense parcourut tout son corps. Au milieu de cette pièce totalement vide parée de moulures, de colonnettes et de guirlandes dorées, au plafond à caissons recouvert d’angelots et à la cheminée monumentale, se tenait Romain, beauté de marbre, un petit sourire aux lèvres. Quelques minutes s’étirèrent langoureusement. « Mais, mais qui es-tu donc… » bafouilla Marianne. Pas de réponse. Il lui fit un léger signe de la tête et elle le suivit. Ils traversèrent encore d’innombrables salles et son esprit paraissait assiégé par les hallucinations : moineaux morts vêtus de petits pulls colorés, murs couverts de fourches et de noix de coco, boule métallique suspendue dans les airs au milieu d’un donjon, gigantesques machines noires au bruit assourdissant … Quand enfin ils s’arrêtèrent, elle avait perdu toute notion de temps et d’espace. « Alors, que penses-tu de mon art ? » … Un artiste ! Le soulagement la submergea ! Tout ceci n’était que lubie d’artiste ! « Que dirais-tu de participer à mon œuvre ? ». Le regard plongé dans les yeux clairs de Romain, elle accepta.
« Mais vous êtes sûr que vous ne l’avez pas vue sortir ? Je suis inquiète vous comprenez, Marianne est ma meilleure amie, elle ne reste jamais plusieurs jours sans m’appeler, je ne comprends pas. Je devais même lui présenter un ami. Où peut-elle être ? ». La jolie Lucie secoua sa longue chevelure blonde, tandis que le concierge, pour une fois, en perdait la voix. Après quelques instants, il fronça les sourcils et lui dit : « Attendez une petite minute mam’zelle. C’est pas la seule qu’on n’a pas beaucoup vu ces jours-ci. Y’a aussi son voisin, M’sieur Ajar, y m’a toujours paru bizarre c’ui là… » Monsieur Ajar … Ah oui, le beau ténébreux ! Marianne lui en avait déjà parlé et paraissait assez fascinée par lui. Lucie monta rapidement les trois étages et poussa la porte entrouverte de R.Ajar. Dans la pièce entièrement blanche se trouvait une statue étrangement belle : un corps de femme métisse, des bras d’un noir d’ébène, deux jambes très longues et très pâles et le visage un peu irrégulier de Marianne. Lucie était subjuguée. «Bonjour Mademoiselle. Romain Ajar. Ma sculpture vous plaît-elle ? » Elle sursauta. « C’est très beau vous savez ! Mais, pourriez-vous me dire où est la jeune femme qui vous a servi de modèle, je la cherche partout. C’est mon amie… ». Romain ne répondit pas. Marianne, dans ce corps inerte qui n’était pas le sien, suivit des yeux son amie. Celle-ci hésita puis lentement se mit à suivre Ajar. Le beau Romain.