le petit monde d'Antigone, un monde de littérature, poésie, art, cinéma et enfance
C’est beau, la nature, la nuit
Je commence par un extrait d’Antigone (et oui, quand même, il fallait bien !) où nous découvrons avec la jeune fille un jardin qui dort, sans couleurs, silencieux.
« LA NOURRICE
D’où viens-tu ?
ANTIGONE
De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs.
Elle va passer.
seize septembre, René Magritte
LA NOURRICE
Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit.
ANTIGONE
Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice. Je l’ai vu sans qu’il s’en doute. C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.
LA NOURRICE
Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.
ANTIGONE
Dans les champs c’était tout mouillé et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j’étais gênée parce que je savais bien que ce n’était pas moi qu’on attendait. Alors j’ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu’elle s’en aperçoive… »
Extrait d’Antigone de Jean Anouilh
Dans le poème qui suit nous sommes aussi au cœur d’une nature endormie et silencieuse où seuls percent quelques bruits épars.
Clair de lune, Munch
Nocturne
La blême lune allume en la mare qui luit,
Miroir des gloires d'or, un émoi d'incendie.
Tout dort. Seul, à mi-mort, un rossignol de nuit
Module en mal d'amour sa molle mélodie.
Plus ne vibrent les vents en le mystère vert
Des ramures. La lune a tu leurs voix nocturnes :
Mais à travers le deuil du feuillage entr'ouvert
Pleuvent les bleus des astres taciturnes.
La vieille volupté de rêver à la mort
A l'entour de la mare endort l'âme des choses.
A peine la forêt parfois fait-elle effort
Sous le frisson furtif de ses métamorphoses.
Chaque feuille s'efface en des brouillards subtils.
Du zénith de l'azur ruisselle la rosée
Dont le cristal s'incruste en perles aux pistils
Des nénuphars flottant sur l'eau fleurdelysée.
Rien n'émane du noir, ni vol, ni vent, ni voix,
Sauf lorsqu'au loin des bois, par soudaines saccades
Un ruisseau turbulent roule sur les gravois :
L'écho s’émeut alors de l'éclat des cascades.
Stuart Merril
Les Gammes, 1887.
Et pour finir ce petit bijou ...
J’aime tout particulièrement la première strophe où tous nos sens sont brouillés.
Hymne dans la nuit
L’ombre, comme un parfum, s’exhale des montagnes, et le silence est tel que l’on croirait mourir. On entendrait, ce soir, le rayon d’une étoile remonter en tremblant le courant du zéphyr.
Contemple. Sous ton front que tes yeux soient la source qui charme de reflets ses rives dans sa course... Sur la terre étoilée surprends le ciel, écoute le chant bleu des étoiles en la rosée des mousses.
Respire, et rends à l’air, fleur de l’air, ton haleine, et que ton souffle chaud fasse embaumer des fleurs, respire pieusement en regardant le ciel, et que ton souffle humide étoile encor les herbes.
Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres, et mêle ton silence à l'ombre de la terre : si ta vie ne fait pas une ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des sphères.
Sens ton âme monter sur sa tige éternelle : l’émotion divine, et parvenir aux cieux, suis des yeux ton étoile, ou ton âme éternelle, entrouvrant sa corolle et parfumant les cieux.
À l’espalier des nuits aux branches invisibles, vois briller ces fleurs d’or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous, – scels d’or des vies futures, – nos étoiles visibles aux arbres de la nuit.
Écoute ton regard se mêler aux étoiles, leurs reflets se heurter doucement dans tes yeux, et mêlant ton regard aux fleurs de ton haleine, laisse éclore à tes yeux des étoiles nouvelles.
Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique des nuits.
Paul Fort (1872-1960), Ballades Françaises
Ulysse (1952), Barnett NEWMAN